Au Nigeria, les nouveaux chefs de l'armée face à d'immenses défis sécuritaires

AFP - Publié le Jeudi 28 Janvier 2021 à 17:00



Lagos - La nomination de nouveaux chefs de l'armée au Nigeria était espérée depuis longtemps dans un pays en proie à de nombreux conflits, mais sur le terrain les défis sécuritaires sont immenses et s'annoncent difficilement surmontables.


Le remplacement mardi des chefs des Armées de terre, de l'air, de la marine et du chef d'état-major répondent à plusieurs mois de grave détérioration de la situation à travers le plus pays le plus peuplé d'Afrique.

"Le Nigeria est dans une situation précaire. Toutes les régions du pays sont confrontées à des défis sécuritaires menaçant quasiment leur existence", résume à l'AFP Ikemesit Effiong, directeur de recherches dans la société de consultants en sécurité SBM Intelligence.

Sous-financée et sous pression dans les quatre coins du pays, l'armée est aux prises avec une rébellion jihadiste sanglante depuis plus de dix ans dans le Nord-Est, ainsi qu'avec des groupes criminels organisés dans le Nord-Ouest et dans le Sud-Est pétrolifère.

Elle doit également faire face à des tensions séparatistes dans l'ex-Biafra (Sud-Est), à une explosion des enlèvements contre rançon à travers le pays, et à une forte montée de la piraterie au large de ses côtes, devenues ces dernières années les plus dangereuses au monde.

S'ils ne vont pas modifier la donne dans l'immédiat, les changements au sommet de la hiérarchie militaire constituent toutefois une première étape importante, selon Bulama Bukari, analyste au Tony Blair Institute for Global Change.

"On a vu les troupes sur le terrain perdre confiance en leur commandement, et les Nigérians de manière globale eux aussi... Dans une guerre, le moral des troupes, et le soutien de l'opinion publique sont au moins aussi importants que les combats", souligne-t-il.

La nouvelle a d'ailleurs été accueillie avec soulagement à Maiduguri, capitale de l'Etat de Borno, foyer de la rébellion jihadiste depuis 2009. "C'est un jour de fête à Maiduguri. Tout le monde est heureux", racontait à l'AFP Kyari Sherif, un commerçant de la ville, quelques heures après l'annonce de la présidence.

Le président Muhammadu Buhari, ancien général putschiste dans les années 1980, a été élu en 2015 sur la promesse d'écraser cette rébellion jihadiste qui a fait pas moins de 36.000 morts et deux millions de déplacés.

Mais six ans plus tard, les groupes Boko Haram et Etat islamique en Afrique de l'Ouest (Iswap) contrôlent toujours de vastes zones rurales ainsi que des routes stratégiques, où ils multiplient attaques et enlèvements de soldats, de civils et de membres d'ONG.

"Il faut une révision complète de la stratégie contre-insurrectionnelle", estime Idayat Hassan du think-tank Centre for Democracy and Development, basé à Abuja.

En 2019, l'armée avait adopté la "stratégie des super camps", visant à réduire le nombre de petites bases pour en privilégier de plus grandes, mieux protégées.

"L'armée voulait réduire le nombre de victimes militaires mais ça a donné aux insurgés plus de liberté de mouvement", analyse Bulama Bukarti.

Depuis l'arrivée de Buhari au pouvoir, l'insécurité a gagné quasiment tout le pays. L'armée est déployée dans 35 Etats sur 36.

Dans le Nord-Ouest, où des bandes criminelles terrorisent les populations par leurs pillages, viols et kidnappings, les autorités ont essuyé un cinglant camouflet en décembre, avec l'enlèvement de 340 élèves dans l'Etat de Katsina, région d'origine de Buhari, où il était alors en visite. Les élèves ont ensuite été relâchés.

Le danger s'est également étendu aux eaux et côtes nigérianes où les groupes criminels mènent attaques de navires et rapts de marins contre rançon.

Le golfe de Guinée, qui baigne le Nigeria, compte pour près de 95 % des enlèvements en mer recensés dans le monde en 2020, selon le Bureau maritime international (BMI).

"Le Nigeria va devoir faire des choix majeurs sur ses priorités stratégiques", explique à l'AFP Munro Anderson, de la société de gestion du risque maritime Dryad Global.

"Avec 80% du commerce nigérian passant par la voie maritime, le Nigeria est confronté à un choix difficile entre la sécurisation des routes commerciales qui lui sont vitales et la sécurisation de son bastion politique dans le Nord", estime-t-il.

La réponse à ces défis sera lourde de conséquences: l'insécurité généralisée accroît la concentration de l'activité dans la capitale économique, Lagos, et aggrave encore les inégalités avec le reste du pays, augmentant la migration vers cette mégalopole bondée de 20 millions d'habitants.

Actuellement, près de la moitié des 200 millions de Nigérians vivent avec moins d'1,90 dollar par jour. Le pays est, avec l'Inde, l'un des pays comptant le plus grand nombre de pauvres au monde.


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Le Fil | Tribune