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Economia | Publié ici le Mardi 18 Janvier 2022

Entretien avec Michel Peraldi : Un récit-vrai de Marrakech, la métropole





Michel Peraldi a récemment publié sur la ville de Marrakech la somme de son travail d’anthropologie urbaine dont la problématique se trouve être de grande actualité au Maroc. En effet, à la veille de la pandémie menaçante du COVID 19, le Maroc, fortement interpelé par les difficultés et les défaillances de son modèle de développement, s’interrogeait  sur l’alternative  opportune pour le pays. Quelle place le modèle libéral Marrakchi pourrait occuper dans cette réflexion ? Edité chez La découverte en 2018, le livre Marrakech, ou le souk des possibles fait la généalogie de la montée extraordinaire de la ville ocre, cette vitrine réussie du tourisme marocain. Un travail de recherche minutieux et pluridimensionnel, on y retrouve à la fois l’histoire de cette métropole et les phases de son évolution humaine, politique et économique.

Au cours de votre parcours de recherche vous vous êtes intéressé surtout aux villes (Marseille, Casablanca, Marrakech). Pourriez-vous vous définir comme un anthropologue urbain ? Comment et pourquoi êtes-vous venu à faire ce choix de travailler sur les villes ? 

L’objet de nos recherches n’est pas la ville mais la métropole… C’est-à-dire, quelle que soit l’époque où le phénomène se produit, la métropole est une sorte d’excroissance de la ville, sa démesure. Et c’est précisément cela qui nous intéresse, de comprendre, comment et au bout de quel processus une logique sociale s’emballe, produit des phénomènes qui sont hors contrôle, qui échappent aux capacités que la société peut mobiliser pour organiser une situation, et du coup improvise. J’insiste sur le fait que le phénomène métropolitain n’est pas seulement un phénomène contemporain : la Rome de l’empire romain florissant et son million d’habitant est un phénomène métropolitain.  Bien sûr, aujourd’hui, le phénomène atteint certes un niveau de banalisation inédit. Ce qui m’intéresse c’est donc ce moment chaotique de la ville où toutes les structures, toutes les institutions sont dépassées, emportées dans un processus d’accélération et de désordre qui est l’ordinaire des métropoles. Pas besoin pour cela d’ailleurs d’atteindre les niveaux démentiels des hyper-métropoles comme Lagos, le Caire, Tokyo, c’est le processus qui compte. Casablanca est une bourgade au début du XXème siècle, elle atteint en un siècle à peine les trois millions d’habitants. A Marseille le phénomène est différent puisque la vile elle-même est en décroissance et semble comme avalée par l’extension de la région métropolitaine dont elle devient en quelque sorte une périphérie alors qu’elle en était le centre. Notre curiosité est alors à la fois de comprendre cette accélération, ses racines historiques, économiques, sociales, mais aussi de décrire quelles humanités, quelles sociabilités forcément inédites sortent de ce processus chaotique. Nous sommes d’une certaine façon en train de participer à cette anthropologie du désastre que préconise certains philosophes comme Isabelle Stengers ou Bruno Latour. Pour reprendre par exemple les termes de la première citée, nous pouvons considérer la métropole comme un champ de ruine, une ville dévastée dans laquelle pourtant les gens vivent avec pour certains une conscience diffuse de vivre au centre d’un désastre.
 

Votre travail sur Marrakech, porte sur des dimensions diverses historiques, économiques, sociologiques, pourriez-vous nous parler du volet méthodologique de cette œuvre ? comment l’avez-vous réalisé ?

Comme l’ont toujours fait les anthropologues lorsqu’ils font du « terrain », je m’y suis installé pour éprouver ce que vivre à Marrakech veut dire, pour rencontrer les habitants, pour en comprendre et en explorer la bibliothèque imaginaire. Les anthropologues « classiques » recueillaient les mythes, les légendes orales, forcément. Nous le faisons aussi sauf qu’aux légendes il faut ajouter les textes littéraires, les études sociologiques, la presse et la littérature. Un objet social, ici une ville, est le produit d’un processus historique, de rencontres liées aux proximités qu’elle organise, et enfin un brouhaha de mots, de récits, de description. Il faut rassembler tout ça pour en tirer un « récit vrai ». Il y en a pléthore, depuis les récits de voyage du 19ème siècle jusqu’aux travaux contemporains de mes collègues sociologues, géographes, économistes, sans compter les guides de voyage. L’autre difficulté que j’ai rencontrée c’est que, ici les habitants sont en fait très souvent des « passants », des nomades. On construit des relations qui se défont au fur et à mesure des absences et des présences, Marrakech illustre extraordinairement ce concept de société liquide développé par le sociologue allemand Zygmund Bauman. Il m’a donc fallu trois années de vie urbaine pour amasser ce matériau, et deux années d’écriture.
 

Votre dernier livre sur Marrakech ressemble à une dissection de cette cité aux multiples urbanités ; comment et pourquoi avez-vous opté pour cette ville, après Marseille et Casablanca ?

Marrakech est une ville qui s’est mondialisée à une vitesse vertigineuse. Au début du siècle, juste avant l’arrivée de la colonisation, elle est une bourgade oubliée, très « locale » au sens où elle vit d’être une interface des régions voisines qu’elle connecte. En quelques décennies, elle multiplie par vingt le nombre de ses habitants, et prend place dans les cent villes du monde qu’il faut avoir visité, pour paraphraser le New York Times et les brochures touristiques. Voilà ce qui m’intéressait ! J’ajoute que, dès que je me suis mis à rassembler la documentation existante, je percevais comme un déficit de travaux de recherche sur cette courte époque coloniale et post coloniale. J’ai d’ailleurs fait a minima, beaucoup de « vies réelles » derrière les biographies officielles m’ont échappé et sont fermées. C’est une des propriétés de cette « gentry » élitiste qui a fait son cocon de cette ville, depuis Lyautey, Majorelle et jusqu’à Omar Bongo en passant par les hippies et Pierre Bergé,  que de « camoufler » leur vie derrière une légende biographique dont ils orchestrent soigneusement le récit. Ce qui m’intéresse en effet ce sont ce que j’appelle les dispositifs d’acteurs : qui fait quoi avec qui, pour paraphraser Max Weber. Or on s’aperçoit que ces agencements relationnels, autre façon de le dire, sont soigneusement cachés en ce qui concerne les élites, mais aujourd’hui le masque n’est pas un rideau noir qui protège, c’est un miroitement de textes, d’articles de presse, d’interviews ! Il faut en quelque sorte passer derrière l’écran et c’est souvent très compliqué !

Dans ce livre, vous présentez les jalons d’une analyse du néolibéralisme sous sa version marocaine, on pourrait vous dire à ce propos que le capitalisme affairiste développé avec le règne de Mohammed VI n’est pas tellement nouveau, y a-t-il eu au Maroc un autre capitalisme qu’affairiste ? Pourriez-vous vous expliquer mieux sur cet aspect de votre analyse ?

Dans l’histoire du développement marrakchi, il y a plusieurs capitalismes qui se combinent, se superposent et c’est cette superposition qui fait de la ville une sorte de ville minière, organise la fièvre de l’or qui y est perceptible comme une « atmosphère ». D’abord un capitalisme rentier, qui fait du profit sur le différentiel des prix fonciers entre Europe et au Maroc. Ce qui fait affairisme dans ce cas ce sont tous les arrangements, les raccourcis relationnels qui permettent d’accentuer ce différentiel en rusant avec les lois, les règles, les contraintes. Ici un « ami » d’ami va pouvoir raser des palmiers alors que la loi l’interdit, ailleurs on va pouvoir construire un patrimoine de plusieurs hectares lorsque la loi l’interdit, pomper de l’eau où il est interdit de le faire, etc… En bref, le capitalisme rentier ne se contente pas de profiter du différentiel de prix, il l’organise, il le renforce par des dérégulations permanentes, et ces dérégulations sont impossibles sans des appuis forts dans l’administration, l’Etat. Ensuite s’organise à Marrakech un capitalisme de marque, cette logique productive qui fonctionne à la transformation de la ville en un label qui permet de vendre, souvent cher, tout ce qui y en est le symbole, sans y être forcément fabriqué, des parfums aux objets d’art. Affairisme ici aussi ? Oui, parce qu’on est dans une logique de dérégulation qui rend possible toutes les opportunités, les trucages, les illégalismes. On sait par exemple que le co-pillage (on se copie les uns les autres)  fonctionne de manière intense dans ces économies. Enfin un capitalisme industriel je dirais classique, orchestré par des firmes mondiales, qui produisent des économies marginales, des profitabilités périphériques. Ici, le tourisme est le cœur de ce « chaudron industriel » et des périphéries qu’il génère. Voilà en gros les formes d’activités que Marrakech superpose, et cette superposition elle-même produit des opportunités, des contigüités qui multiplient encore les occasions de profit.

Vous posez alors la question de l’Etat marocain… Il a été bien sûr un acteur clef de ce développement, au sens où il y a eu sur une très courte période un investissement massif de l’Etat sur les aménagements urbains qui ont rendu possible l’expansion : l’aéroport, l’autoroute, et surtout les grands programmes immobiliers des années 2000. Mais la particularité de cet investissement, qui permet de le dire « néo libéral » c’est qu’il y a dès le départ, très vite, une combinaison d’intérêts privés et publics dans ce que j’appelle une « mehalla », à laquelle prend part aussi la holding royale qui construit des palaces, des golfs, lotit des terrains pour son compte, etc… Très vite, s’associent au mouvement, des capitaux et des intérêts privés internationaux. C’est cette combinaison qui, à mon avis, est nouvelle et que Marrakech inaugure (viennent ensuite Tanger, Rabat…).

Et si on vous demandait à qui vous souhaitez que les fruits de vos recherches sur ces urbanités pourraient bénéficier?

Je serais heureux que mon livre soit lu avec curiosité, comme une manière d’aborder la ville autrement que par les préjugés et les stéréotypes qui en forment le récit légendaire. Je vous l’ai dit plus haut, j’ai eu la volonté d’en faire le « récit vrai », sans pour autant être ennuyeux ! Et surtout détourner le regard des bouc émissaires faciles que se donnent souvent ceux qui veulent se dédouaner de leur participation à la catastrophe : non, les européens n’ont pas envahi la médina, tous les enfants pauvres de Marrakech ne sont pas soumis à des réseaux de prostitution, Marrakech n’est pas Gomorrhe ! Parmi quelques uns des préjugés que je tente de démonter. J’ai eu à cœur aussi de relayer certaines préoccupations. Je le redis, je me conçois comme un anthropologue du désastre ! En la matière, par exemple, je pense que la gestion de l’eau, ce fluide aujourd’hui très stratégique, est telle qu’elle préfigure des catastrophes à venir sur lesquelles Mohamed El Faïz tentait déjà depuis des années de nous prévenir…
Bio-biblio

Michel Peraldi est un anthropologue français, directeur de recherche à l’Iris et auteur de plusieurs ouvrages qui abordent chaque fois des sujets sensibles et de pertinence. Les lecteurs d’Economia le connaissent bien,  ses fréquentes collaborations avec notre plateforme ont jalonné notre parcours sur une douzaine d’années. Il était déjà parmi nous, du temps où Economiapubliait ses revues régulièrement sous format papier.Ses travaux de recherche en matière académique portent le plus souvent sur les urbanités et les économies informelles. comporte à la fois des réponses et des interrogations à explorer. Ses travaux sur les métropoles comportent Gouverner Marseille(2005) co-écrit avec Michel Samson, Istanbul frénésies (2008),Casablanca, figures et scènes métropolitaine (2011), ouvrage collectif co-dirigé avec Mohamed Tozy.



Marrakech, ou le souk des possibles:
Du moment colonial à l'ère néolibérale
Michel PERALDI
La Découverte, 31 oct. 2018 - 271 pages


Source : https://economia.ma/fr/Entretien-crois%C3%A9es/ent...





 
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