ALASSANE SAMBA DIOP La vie est un temps de parole...

Publié le 11/12/2021
Amadou Lamine Sall

Séance de dédicace, vendredi 09 décembre 2021, Maison de la Presse



Nous avons créé les éditions feu de brousse en 1995…

Notre préoccupation s’inspirait de celle de Senghor qui, en 1972, créa les Nouvelles Éditions africaines. Voilà ce qu’il nous dit : « J’ai institué le poste de Premier ministre. Il faut penser et organiser la relève politique. Mais le plus important pour moi, n’est pas celle-là. La relève la plus importante, c’est installer une nouvelle génération de poètes et d’écrivains, après nous ». Je veux une nouvelle architecture, une nouvelle danse, une nouvelle peinture, une nouvelle musique !

Nous avons  pensé créer une maison d’édition spécialement réservée à l’émergence d’une nouvelle génération de poètes. Je dis bien poète et non écrivain. Un poète « compose des vers, s’exprime en vers (… ) il possède l’art de combiner les mots, les sonorités, les rythmes en levant des images, en suggérant des sensations, des émotions ». « Les yeux d’un écrivain sont toujours secs. Ceux d’un poète toujours mouillés ».

Passons !

Avec le temps, les rencontres, les voyages aux confins du monde, nous avons été convaincus, soutenus par des amis, que les éditions feu de brousse - « feu de brousse est le titre d’un poème de Tchicaya U’Tamsi - se devaient de s’ouvrir à tous les genres littéraires : roman, nouvelle, théâtre, essai, contes et légendes, littérature enfantine et illustration. Depuis, nous avons fait ce que nous avons pu dans un pays et un continent où les maisons d’éditions foisonnent. C’est une bonne chose. Plus nous aurons de bons écrivains, plus nous chasserons les mauvais. La démocratisation conduit forcément à la diversité. C’est à chaque maison d’édition de se faire respecter. Nous avons choisi, nous, de ne prendre aucun argent d’un auteur pour le publier. C’est à nous de tout financer si notre option est faite de publier une œuvre. Il ne s’agit pas seulement d’imprimer une œuvre. Il faut la mettre dans les meilleures conditions de rayonnement, de distribution nationale et internationale. Il faut payer l’auteur. Le faire connaître. Le faire voyager.

Le Sénégal est un formidable pays où l’on aime écrire, comme entrer en politique. Mais la différence est que l’écriture est créatrice, plus exigeante, plus propre. Elle ne nécessite pas un décret pour exister. Elle est libre, rebelle, provocatrice, maitresse de langue.

Où placer l’œuvre de Mamoudou Ibra Kane, un de nos trésors d’édition ? Où placer l’œuvre de l’homme que nous fêtons et célébrons ce jour saint du vendredi 10 décembre, de son nom Alassane Samba Diop ?  Cet homme n’est pas un homme. Ce journaliste n’est pas un journaliste. Alassane Samba Diop est une émotion. Une voix. Un cri. Alassane Samba Diop est un redoutable chasseur de vérité. Face au micro, il vous écoute. Il vous pousse dans les barbelés.

Il est heureux que nous ayons eu son manuscrit entre les mains. Il est venu vers nous. Nous sommes allés vers lui. Cette belle rencontre nous vaut cette solide et savoureuse assemblée ici présente. Cette assemblée ou chaque visage décline un nom respectueux, un engagement au service de la liberté. Je vous salue toutes, tous, avec respect et déférence.

La vie est un temps de parole… Voilà le titre, l’annonce d’une œuvre qui restera dans l’histoire. Celles et ceux qui ne liront pas cette œuvre auront préféré effacer de leur temps de vie une mémoire utile et constructive. Nous sommes en face, dans cet ouvrage, à l’histoire  tumultueuse de notre pays, de notre société en quête de bien-être.

Ne pas choisir de lire, c’est choisir l’amputation. Ne pas lire c’est agenouiller son esprit, asphyxier ses rêves, ensabler ses chemins de découvertes face à la fascination du monde. Ne pas lire, c’est mourir pauvre et seul.

Ce livre de notre cher Alassane Samba Diop n’est pas un livre. C’est plus que cela. C’est un temps d’histoire. Une prise de parole d’hommes responsables. Une escale incontournable dans la marche d’un pays qui nait, chemine avec ses héros et ses traitres, ses aigles et ses oiseaux de basse-cour.

Alassane Samba Diop n’est pas un poète. Alassane Samba Diop n’est pas un écrivain. Alassane Samba Diop est un accoucheur. Il vous amadoue, vous charme, vous apaise jusqu’à ce que ses questions et le micro vous laissent à vous seul. Face à vous même. Alassane samba Diop participe à votre délivrance comme une femme en gésine. Cet homme est un homme de rencontre à la rencontre de femmes et d’hommes témoins implacables de leur temps.

J’ai regretté d’ailleurs qu’une femme ait manqué à cette superbe galerie de témoins de notre temps. S’il faut commencer, il faut toujours commencer par les femmes, c’est à dire les écouter, les entendre, leur donner leur temps de parole ! Elles ne font pas partie de la joie et de la tragédie de notre monde. Elles sont la joie et la tragédie de notre monde. Voilà pourquoi leur voix compte, parce qu’elle diffère toujours. Elle étonne toujours.

En un mot, juste en un mot, vous dire aussi que ni ma mission, ni mon rôle ici, en ce jour, ne sera de vous présenter ce livre majeur de notre cher Alassane Samba Diop. Celui qui le fera tout à l’heure, saura le faire plus et mieux que l’humble éditeur qui a eu la chance d’aller ramasser une perle offerte et que l’on ne saurait oser ignorer.

Alassane, par la radio, cet outil avec lequel il a sans doute accepté de se marier en premières noces, nous révèle une galerie d’hommes qui, qu’on les connaisse ou que l’on ne les connaisse pas, ont été et demeurent des sentinelles libres ou contestées, des témoins majeurs de notre vie politique, sociale et démocratique : citons les : Albert Bourgi, Hamidou Dia, Mody Niang, Abou Lô, Abdoul Latif Coulibaly, Mouhamadou Mbodji, Ibrahima Sow, Sanoussy Ba.

Mesdames et Messieurs, si chers amis ici présents, lisez sans attendre ce livre. Il donne la parole à des hommes qui ne sont pas des anges encore moins compromis, mais de redoutables analystes de notre vie politique et de la marche de la démocratie sénégalaise.

J’ai découvert en lisant ce livre, en entendant parler ces hommes cités, combien ce pays a été à la croisée de régimes politiques qui, dépassant toute gouvernance tragique, ont trahi l’idéal d’une nation qu’un poète, patiemment, avec rigueur, avec humilité, avec ses faiblesses, a su quand même bâtir et érigé non en simple et commode république, mais en État. Ce n’est pas vrai que Senghor a tout réussi. Pas plus qu’Abdou Diouf, Abdoulaye Wade, Macky Sall est encore en haute mer. Laissons-le rentrer au port pour juger de la qualité de sa  cargaison !

En écoutant au micro d’Alassane Samba Diop ses invités répondre sans trembler à ses questions corsées et barbelées, on se dit que le Sénégal est tout de même un pays étonnant, détonnant. J’apprends que la franc-maçonnerie, dont s’est réclamé courageusement le Président Wade dans son temps de vie, n’a jamais été un drame et que la franc-maçonnerie n’est point un « fait diabolique… mais une association en réalité noble et caritative issue des lumières. Et si Jamra lisait ses courageux passages ?

On se met à rire sans en prendre garde en apprenant également que le Président Wade  a fait immatriculer la statue du monument de la renaissance en son propre nom, alors que ce monument érigé pour 12 milliards, a été financé par l’État du Sénégal ? C’est un éclat de rire qui vous prend, quand, par ailleurs, vous apprenez que dans le décret portant répartition des services de l’État, figurait un bureau que l’on dénommait le 4ème Bureau et qui était celui de la 1ère dame. Figurez-vous que ce bureau était donc un service de l’État ! Ahurissant, non ?

Terminons par cet échange où il est affirmé avec courage, et nous sommes en direct à la radio, que « ceux qui sont chargés de guider les gens vers le chemin de Dieu sont devenus de vulgaires politiciens (… ) que de prétendue association de petits marabouts… de prétendue association de petits imams…ceux qui grenouillent… tous vont à la soupe… significatif est l’état de déliquescence politique, sociologique dans lequel se trouve le Sénégal, voire déliquescence morale et éthique.»

Je ne fais que citer. Il y a mieux encore dans cet ouvrage ou des hommes libres, volontaires, braves, sans gang, jugent leur président de la République, leur classe politique, leur société, là ou cela fait le plus mal !

Si nous avons le courage de lire ce livre, si ceux qui nous gouvernent ou qui rêvent de nous gouverner demain, lisent ce livre, écoutent ses sénégalais à l’esprit libre, notre pays peut beaucoup apprendre, prendre des raccourcis. Il n’est jamais tard pour se relever, mais il faut le vouloir.

Voilà le formidable travail de Alassane Samba Diop ! Voilà ce livre que les éditions feu de brousse vous offre.

Je vais conclure.

Ceux qui  disent que les journalistes sénégalais d’aujourd’hui sont loin d’être ce que leurs devanciers ont été, et dans la compétence et dans la rigueur et dans l’éthique, ont menti. Les journalistes d’aujourd’hui, comme celui de ce jour, ne font pas honte. Ceux qui font honte, ce sont ceux qui se sont vendus à la facilité, au gain facile, à l’immoralité. Ils ont à la fois vendu leur âme, abîmé la grammaire de toutes les langues, dévoyé la puissance et le respect de leur voix ou de leur plume. Ils visitent d’autres tombes la nuit que celles de leurs prestigieux devanciers dont ce pays est si fier.

Pour que la présence de l’Afrique au niveau de l’information mondiale ne soit pas périphérique, il faut que la presse et les médias africains soient offensifs et de qualité. L’Afrique ne se fera sans la prise de parole de ses journalistes. Les meilleurs

Puisse l’exercice 2022 du président du Sénégal à la tête de l’Union Africaine, s’accompagner d’une dynamique novatrice qui confie la parole et la force de notre continent aux journalistes. Une task-force doit être mise en place à l’Union Africaine auprès du Président Sall. Une sorte de forces spéciales opérationnelles en dehors de toutes lenteurs bureaucratiques. Elle s’occuperait de rendre visible les actions de l’Union Africaine en développant et en améliorant son efficacité. Elle devra travailler et se concentrer sur les goulots d’étranglement qui étouffent le rayonnement et la capacité d’action de l’Union Africaine. Il n y aurait pas mieux que des journalistes critiques et avisés pour aider à réussir à sortir l’Union Africaine de son long, très long désaveu ! Au Président Sall de jouer !

Alassane Samba Diop, merci pour ce beau cadeau de Noêl !

En votre nom propre Alassane, à vous tous journalistes, maîtres de vous-mêmes et hommes de refus, je vous dis que vous honorez votre métier, que votre passion porte votre pays. Comme Alassane Samba Diop, surprenez-nous encore. Aidez-nous à vous aimer ! VIVENT LES LIVRES. VIVE LA CULTURE car tout commence par la culture !

10 décembre 2021.