LES TRISTES 50 ANS DES NOUVELLES ÉDITIONS AFRICAINES DU SÉNÉGAL : UN HÉRITAGE PRÉCIEUX À VITE SAUVER DE LA TOMBE !

Publié le 07/12/2022
Amadou Lamine Sall

Que d’émotion en évoquant et en écrivant sur les Nouvelles Éditions Africaines du Sénégal !



On connait son baptême du feu : nous sommes en 1972 quand un chef d’État bien particulier décida de créer avec des pays amis, la Côte-d’Ivoire et le Togo, une maison d’édition. Je me rappellerai toujours ce que Senghor m’avait confié en me recevant tout jeune, alors que je venais de publier ma première œuvre poétique qui me fit connaitre à l’époque et aujourd’hui encore : MANTE DES AURORES ! Des années 70 à 2022, cinquante-deux ans se sont écoulés. Le temps de vivre er de mourir. Beaucoup nous ont quittés. Les meilleurs. Irremplaçables dans mon cœur.
Sédar me dit ceci : « si j’ai tenu à fonder cette maison d’édition, c’est qu’il s’agit de faire naitre une nouvelle génération de poètes et d’écrivains qui nous succéderont. Je vais nommer un Premier ministre pour assurer au Sénégal une relève politique sereine. Mais le plus important pour moi, est de voir surgir une nouvelle génération de poètes et d’écrivains. C’est cela qui est durable. C’est cela qui reste. Je reçois régulièrement toutes les parutions des NEA et je les regarde de très prés. Votre recueil est prometteur et vous êtes jeune. Aujourd’hui, seul le poète congolais Tchicaya Utamsi tient la rampe haute en Afrique. Je veux de grands poètes au Sénégal. Travaillez encore et encore. Je vous suis désormais et je vous encourage ».

C’est, sans tarder, le lieu d’évoquer la mémoire d’hommes exceptionnels qui, dans les années 70-80, ont donné aux N.E.A de l’époque, toute sa splendeur : le charismatique Directeur Général Mamadou Seck, qui nous gâtait avec de l’argent de poche solide et des encouragements à élever notre niveau d’écriture. Roger Dorsinville, directeur littéraire d’une culture « pharaonique », rigoureux, intraitable, si généreux et si affectueux.  C’est dans son bureau, un jour, qu’il me présenta une grande dame du nom de Mariama Ba. « Tu entendras longtemps parler d’elle », me dit-il. Il me parla du manuscrit « Une si longue lettre ».

Mariama était devenue une grande amie. Roger Dorsinville m’aura véritablement montré le solide chemin du travail d’écrivain. Pour l’histoire, je lui avais soumis cinq recueils de poésie à la fois. Après les avoir lus, il me fit appeler et me dit ceci : « Vous n’êtes pas fait pour la poésie. Elle est exigeante. Je sais que vous l’aimez beaucoup, mais essayez-vous à la nouvelle ou au roman. Vous aurez plus de chance d’être édité un jour. Votre poésie n’a rien d’original. L’on constate que vous avez beaucoup, beaucoup lu, mais cela vous a desservi car vous n’arrivez pas â être vous-même. C’est mauvais, ce n’est pas bon. Laissez tomber la poésie. Écrivez autre chose. » Ces mots seront partagés par Lyliane Kesteloot qui était mon professeur à la faculté des lettres de Dakar. Plus tard, elle écrira qu’elle s’était trompée. Peut-être pas. Dans 50 ans, le vrai verdict tombera, même si le dictionnaire m’a fait une place dans la poésie.

Des années passèrent jusqu’au jour où je remis au directeur littéraire des NEA, tremblotant et anxieux, le manuscrit de MANTE DES AURORES. On connait la suite heureuse… et la rencontre avec Senghor.

Et puis comment ne pas nommer Madieyna Ndiaye, le grand frère affectueux et redoutable critique qui travaillait aux côtés de Roger Dorsinville. Avec ces deux, on prenait tout son temps avant d’aller leur remettre un manuscrit. On savait ce qui vous attendait.

L’écriture n’est pas un jeu. Le compte d’auteur a affaibli la production littéraire sénégalaise ainsi que la pléthore de maisons d’édition pareilles aux partis politiques sénégalais. L’accès facile et par chèque à l’édition, a tout bouleversé. Les mauvais écrivains ont chassé les bons. Vogue la galère ! C’est toute la chaine de l’édition sénégalaise qui doit être revue, réformée, en partant de l’octroi de subventions par la Direction du Livre et de la Lecture du ministère en charge de la Culture. Cette Direction a beaucoup fait. Il s’agit maintenant de faire mieux en refondant le Fonds d’Aide à l’Édition en le rendant plus efficace, moins éparpillé, plus ciblé, mieux orienté et plus généreux dans sa dotation aux meilleures maisons d’édition de la place. Le catalogue doit faire partie des outils de mesure et des critères d’attribution.

Je vais conclure en allant à l’essentiel : il y a longtemps maintenant que le sauvetage des Nouvelles Éditions Africaines du Sénégal, dure et dure encore. Nombre de ministres de la Culture sont passés sans pouvoir trouver une solution à l’impasse douloureuse. Les NEAS agonisent. L’État s’est engagé à sauver cette structure qui est un patrimoine solide, mais l’État tarde et il tarde trop. Il est temps de passer à l’action concrète et non aux promesses et caresses infinies et sans lendemain. Cela bloque depuis nombre d’années. Ce dossier doit désormais être pris en charge en priorité absolue par le ministère des Finances en collaboration avec le ministre de la Culture Aliou Sow fort pratique, dès lors que Monsieur le président de la République qui ne peut pas tout faire par lui-même, avait donné les directives nécessaires pour sauver les NEAS. Mais toujours rien, comme si les directives du chef de l’État faisaient plutôt sourire ! D’ailleurs on s’y habitue, alors que le Président a fait son job ! Le temps passe et les NEAS ont depuis longtemps les deux pieds dans la fosse. Reste le travail de la pelle ! On s’apitoie, on compatit, et puis on va dormir tranquille. Les NEAS comme Présence Africaine sur la place de Paris, sont un patrimoine inestimable. Présence Africaine a eu plus de chance et a été souvent plus considérée et plus entendue que les NEAS. Les Grands Blancs, redoutables et féroces éditeurs du nord, étaient venus l’éventrer et choisir les meilleurs morceaux. Elles ont résisté. Vite, rendons-leur leurs faste d’antan en rendant hommage à Senghor son fondateur et en honorant ce qu’il nous a laissé comme héritage pour l’esprit.

Pour ma part, au nom des miens, c’est-à-dire au nom de tous les auteurs sénégalais publiés dès leur début par les NEAS dans les années 70-80, je salue cette maison d’édition qui mérite notre respect et notre attention. Beaucoup d’entre nous ont disparu. Il est difficile de les citer tous, le temps ayant fait son effet sur la mémoire : Ibrahima Sall, Mariama Ba, Abdou Anta Ka, Fatou Ndiaye Sow, Mamadou Traoré Diop, Kiné Kirama Fall, Aminata Maïga Ka, Mbaye Gana Kébé, Mame Seck Mbacké, Ndèye Coumba Mbengue Diakhaté…
Si nous voulons être sauvés, sauvons l’esprit, sauvons le livre ! Mais lire est une culture, une soif, un désir presque sexuel -excusez la filiation-. La quête effrénée de l’argent à tout prix et le poids écrasant et gagnant de l’inculture, ont tout détruit et installé le désenchantement et la ménopause. Mais le livre vivra !

Les NEAS méritent au plus vite un conseil présidentiel si les médecins à son chevet ont perdu jusqu’à leur dernière seringue ! Il est temps de faire preuve d’autorité et d’efficacité !

 

Amadou Lamine SALL

Poète Lauréat des Grands Prix de l’Académie française